Conditionnement physique à rabais, pour ou contre?

Impossible de le nier, les centres de conditionnement physique à rabais ont inondé le marché et changé la face du conditionnement physique au Québec. Les dernières années ont été marquées par une polarisation du marché, un éclatement scindant les établissements en deux : les pas chers et les (trop) chers. Les centres de milieu de gamme, autrefois le maillon fort du conditionnement physique, sont menacés et cherchent désespérément à se repositionner afin d’éviter la fermeture. Ce genre de perturbations de l’écosystème de l’entraînement entraîne de nombreuses conséquences : fermetures et faillites, guerre des prix, etc. Évidemment, le marché traditionnel du conditionnement physique tente de répliquer. Certains baissent leur prix alors que d’autres passent à l’offensive en tentant de discréditer l’adversaire. Certains articles commencent à critiquer ouvertement une grande chaine à rabais (ÉconoFitness pour ne pas la nommer). On leur reproche de ne pas offrir de supervision, d’être dangereux, d’encourager le dopage et de refuser que des professionnels puissent travailler chez eux.

Je suis le premier à soutenir l’importance d’une formation et d’une expertises adéquates en entraînement, mais je dois vous avouer que les arguments contre les centres à rabais me font sourciller et me laissent perplexe.

Pas de supervision, et puis après ?

Sans la présence d’entraîneurs sur les plateaux d’entraînement, les risques de blessures sont assurément plus importants. Je suis dans le domaine du conditionnement physique et de l’entraînement depuis le milieu des années 90. À l’époque, l’entraînement personnalisé n’existait pratiquement pas et les programmes d’entraînement étaient gratuits. Les entraîneurs sillonnaient les gymnases pour conseiller les membres (ou pour imposer des règlements douteux). Depuis l’avènement de l’entraînement personnalisé payant, il n’existe pratiquement plus de centres de conditionnement physique qui offrent une supervision « réelle » de l’entraînement des membres. Certes, un entraîneur est sur place, mais son travail se résume trop souvent à faire mousser les ventes d’entraînement personnalisé plutôt que de conseiller bénévolement les membres pendant leur entraînement. La supervision, elle existe lorsque le client paye. Rares sont les entraîneurs qui vont prendre le temps d’aller conseiller un membre (les raisons varient : pas d’intérêt car pas de revenu direct, trop gêné, peur de se faire débouter et revirer de bord, etc.). Est-ce que les blessures augmentent pour autant depuis la défunte époque des années 90? J’aimerais voir des données crédibles à ce sujet. Ma perception est qu’il n’y a pas plus de blessés ou de décès maintenant dans les centres que lorsque la supervision était pro active. De plus, la technique étant beaucoup moins un facteur dans les blessures que l’on ne le croit (pour ceux et celles qui sont outrés ou qui en doute, je vous invite à suivre mon cours en ligne sur le sujet).

Mais, qu’en est-il des arrêt cardiaques? Si les centres sont équipés de défibrillateur et que la personne à la réception est adéquatement formée, des électrodes posées par un quidam ou par un professionnel de l’entraînement, ça ne change pas grand-chose…

Le plus gros risque de l’absence de supervision professionnelle dans les centres, bien humblement selon moi, c’est d’observer une détérioration plus rapide des équipements et non pas de retrouver plus de cadavres empilés dans un coin.

Promotion du dopage

Certains centres ont commencé à installer des bacs de collecte de déchets biomédicaux (bas jaune avec l’inscription rouge ou noire « bio hazard »). Encore une fois, depuis que je fréquente/travaille dans les gyms (j’ai fait des gyms miteux, des grandes chaînes, des gyms de luxe au Maroc et j’en passe) cette réalité a toujours été présente. Dès qu’il y a de la fonte, il y a des seringues et un « pusher » à 15 min de distance de marche de là. En fustigeant la compagnie d’avoir installé ce type de bacs, on dévie totalement du problème : il y a de plus en plus de gens « normaux » qui se dopent. Désolé de vous l’annoncer, mais les produits dopants c’est une problématique beaucoup plus importante que l’on ne le laisse croire. Que l’on contourne les lois avec les SARMs, ou qu’on les transgresse avec les anabolisants, la problématique est en croissance. Pourquoi? Parce que c’est payant et que ce qui importe, c’est le résultat et non le chemin pour y arriver. De toute façon, les produits dopants, c’est parfaitement santé et ça n’a jamais causé de problème à personne, right?

Refuser des professionnels

Une compagnie de centre à rabais a expulsé des gens qui faisaient du commerce dans leurs établissements. Si je vais chez Wal-Mart pour vendre mes services d’entraîneur dans le rayon de la lingerie fine, on va également m’expulser.  On ne fait pas de commerce sur le dos d’un autre. Le principe des centres de conditionnement physique à rabais c’est d’offrir un espace pour s’entraîner librement, sans supervision et sans service de professionnel. Est-ce que cela augmente le risque de blessure? Je ne suis pas convaincu que d’avoir recours à un entraîneur diminue le risque de blessures. Vous êtes surpris ou choqués? Moi aussi. Les blessures en entraînement proviennent majoritairement de blessures d’usure causées, la plupart du temps, par une quantité d’entraînement (avec ou sans supervision). Certes, il y aura toujours le « gym fail » occasionnel, mais à voir la quantité de vidéos sur le sujet sur Youtube, je doute que la présence ou l’absence de supervision y soit pour quelque chose. N’importe quel entraîneur avec un minimum d’expérience et de compétence pourra le confirmer, se blesser ça arrive en entraînement. On fait tout pour l’éviter, mais ça arrive parfois. Même toute la supervision et les bons conseils du monde ne pourront offrir un risque de blessure 0.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là?

Parce qu’il n’existe pratiquement aucune forme de contrôle sur l’entraînement en soi. On peut faire ce que l’on veut, comme on veut et en se justifiant de n’importe quelle façon. L’industrie du conditionnement physique (et de l’entraînement) est entrée dans une ère de marketing et de vente. Pour bon nombre d’entraîneurs la fin justifie les moyens et on est prêts à n’importe quoi pour obtenir plus de clients (ou de gloire): mentir, frauder, doper et j’en passe. De plus, l’entraîneur n’est pratiquement imputable de rien : je pourrais tuer un client sur un tapis roulant sans grande conséquence légale.

Est-ce que je pense que les centres de conditionnement physique à rabais sont une bonne chose ? Si cela permet de faciliter l’accès à l’activité physique et d’en faire la promotion, je pense que c’est une idée de génie. Si c’est pour éliminer la concurrence, je pense que c’est d’une bassesse Trumpesque de mauvais goût.

Toutefois, je pense que c’est un signal d’alarme pour les professionnels de l’entraînement. Lorsque tout le monde s’improvise maître de l’entraînement, c’est qu’il y a un problème. Il y a un problème au niveau de la perception de la profession, qui n’est pas prise au sérieux par la population et dont les exigences, les compétences et les connaissances sont bafouées.

De deux choses l’une :

  • La moyenne des entraîneurs n’est pas d’une compétence suffisante pour justifier sa place auprès de la population (problème de fond)
  • L’image projetée par les professionnels de l’entraînement n’est certainement pas celle qui véhicule compétence et savoir-faire (problème de communication et d’image)

Je sais que cela peut paraître dur envers le monde des entraîneurs, mais je m’inclus sans hésiter dans le lot. En quelque part, je n’arrive pas non plus à justifier auprès de la population que l’entraînement, c’est du sérieux et c’est complexe. Que ce soit à l’aide de formations, de cours en ligne ou d’entraînement, je n’arrive pas non plus à justifier qu’un entraîneur COMPÉTENT est nécessaire en entraînement. Pour ceux et celles qui trouvent que je crache sur la profession, détrompez-vous, il s’agit davantage d’un cri du coeur pour rehausser le niveau de compétence dans le milieu et mettre un frein au laisser-aller-du-n’importe-quoi-en-entraînement.

Voici quelques avenues qu’il serait intéressant d’explorer:

  • Faire une étude comparant l’incidence de blessures avec et sans supervision en entraînement (merci de m’envoyer le ou les articles si cela a déjà été fait, mes recherches ne m’ont rien donné)
  • Faire une étude comparant l’atteinte des objectifs avec un professionnel de l’entraînement versus un entraîneur sans qualification académique (communément appelé entraîneur de fin de semaine)
  • Faire une étude rapportant l’incidence de blessures dans les centres de conditionnement physique à rabais versus les centres traditionnels

En terminant, je vous invite à consulter cet article qui va, selon moi, un peu dans le même courant que la vague des centres de conditionnement physique à rabais. La dernière prise de position de l’ACSM sur les règles d’encadrement de l’entraînement.

Par | 2017-05-24T11:45:20+00:00 mai 24th, 2017|Centres de conditionnement physique, Opinion|0 Comments

A propos de l'auteur:

Dr Kin
Maxime St-Onge, alias Dr Kin, est le co-fondateur et actuel président de Synemorphose inc. Il est détenteur d’un baccalauréat en enseignement de l’activité physique (Université du Québec à Montréal, 1998, d’une maîtrise en nutrition (Université de Montréal, 2003) et titulaire d’un doctorat en science de l’activité physique (Université de Montréal, 2009). Ses champs d’intérêts et d’expertise gravitent autour de l'entraînement, de l’évaluation de la dépense énergétique, de la nutrition sportive et de la composition corporelle. Maxime est auteur et co-auteur de publications scientifiques et porte un intérêt tout particulier à la vulgarisation scientifique ce qui l’amène à publier également des articles grand public. Généralement, ses articles cherchent à expliquer et démystifier de nombreux mythes en matière d’activité physique, d’entraînement et de nutrition. À l'aide d'un habile marriage entre la théorie et la pratique, Maxime entraîne de nombreux athlètes dans diverses disciplines (Fitness, Culturisme, Sport de Combat, Triathlon et sports d'endurance).