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Et si Donald Trump pouvait nous sauver de l’épidémie de l’obésité?

Donald Trump

Pour plusieurs, il est évident que la consommation de glucides est la principale cause de l’augmentation du poids et du tour de taille de l’ensemble de la population, pour d’autres c’est le manque d’activité physique et finalement, pour certains il s’agit d’action de forces maléfiques. Pourtant, derrière certaines affirmations se cachent des éléments plus complexes et moins certains. Et si Donald Trump pouvait nous sauver de l’épidémie de l’obésité? Vous verrez, ce n’est peut-être pas si farfelu que ça…

Je me suis intéressé aux données nutritionnelles officielles qui étaient disponibles pour la population canadienne. J’ai analysé ces données à partir des années 60 jusqu’à tout récemment en 2013. Idem pour la composition corporelle, plus particulièrement la proportion de Canadiens et de Canadiennes souffrant de surpoids et d’obésité. C’est long, c’est plate, mais le résultat est fort intéressant. Surtout lorsque l’on tente de faire des liens. Je dois cependant vous avertir, cet article est chargé. Tellement chargé que j’aurais pu pousser un peu plus loin et en faire un autre PhD…

À première vue, l’augmentation de la disponibilité des glucides dans notre alimentation semble la principale cause de l’augmentation de nos apports énergétiques et par conséquent de l’obésité. Je dois préciser un important élément méthodologique, j’ai utilisé les calories, protéines, glucides, lipides et alcool « disponibles », c’est-à-dire une mesure recueillie par l’OCDE  qui représente la disponibilité de ces éléments per capita pour une population donnée (figure 1). Il ne s’agit pas nécessairement de la quantité consommée, mais généralement les deux vont de pair (si la disponibilité augmente, généralement la consommation augmente). Selon Santé Canada , on rapporte un gaspillage d’environ 29 % des calories disponibles en 2007, ce qui nous laisserait avec une consommation d’approximative de 2500 kcal par jour par personne au Canada.

Figure 1: Évolution de la disponibilité énergétique au Canada entre 1961 et 2013

On peut remarquer dans les méandres de ces données que la disponibilité des glucides a augmenté de 18 % entre 1961 et 2013, celle des protéines de 15 % et celle des lipides de 38 % pour la même période. Concrètement, ça représente 67 g (268 kcal) de plus de glucides par jour par personne, 14 g (56 kcal) de protéines et 41 g (369 kcal) de lipides. En regardant les données de Santé Canada, on peut noter une augmentation de la disponibilité des glucides provenant principalement de sources autres (sucres, huiles, thé, café, boissons gazeuses).

Évidemment, on ne peut que supposer que la consommation de ces macronutriments a évolué de la même façon et que le gaspillage est demeuré relativement constant. Toutefois, comme en affaire on vend ce que les gens consomment, la progression risque d’être étroitement similaire entre ce qui est acheté et ce qui finit dans notre assiette puis notre estomac.

On mange plus de tout, plus particulièrement des glucides et des lipides et un peu de protéines. Mais amusons-nous encore dans l’immense bassin de données que nous procure l’OCDE… Pour ceux et celles qui n’aiment pas lire les chiffres, j’ai préparé une vidéo sur le sujet.

Entre 1961 et 1994, la disponibilité en glucides a augmenté de 9 % (128 kcal), celle des protéines de 9 % (128 kcal) et celle des lipides de 25 % (243 kcal). L’augmentation s’est poursuivie entre 1994 et 2013 ; 8 % (272 kcal) d’augmentation pour les glucides, 5 % (20 kcal) pour les protéines et 11 % (126 kcal) pour les lipides. Bref, depuis 1961 la quantité de calories disponibles a bondi de ~2800 kcal à ~3500 kcal par jour per capita. Mais, retenons 1994 comme année charnière. Nous y reviendrons.

Un petit mot sur la consommation d’alcool. Nous avons observé une augmentation constante de la disponibilité d’alcool entre les années 60 et 1985, pour ensuite observer un déclin jusqu’en 2013. L’alcool contribue approximativement pour 150 kcal à notre budget énergétique. Si on retire l’alcool, on contrecarre l’augmentation de la disponibilité énergétique associée à l’augmentation de la disponibilité des glucides. Si on vise les glucides comme cause de l’obésité, il faudrait également songer à un retour à la prohibition…

Tout ça ne serait pas un problème si la dépense énergétique avait suivi la même augmentation. Il est beaucoup plus difficile d’obtenir cette valeur, principalement parce que les premières mesures de dépense énergétique en conditions de vie « normales » chez l’humain ont débuté vers le milieu des années 1990. Il est possible de contourner cette limitation en effectuant des mesures de dépenses énergétiques chez des populations ayant conservé un mode de vie ancestral. Par exemple, les Hadzas sont un peuple qui vit encore aujourd’hui selon un mode chasseurs-cueilleurs, entièrement dépourvu de technologie ou d’habitudes de vie contemporaines. En mesurant leur dépense énergétique aujourd’hui, nous pouvons avoir une idée probable de la dépense énergétique que nos ancêtres pouvaient avoir. Nous pouvons également obtenir des mesures de dépense énergétique chez des populations africaines ou boliviennes qui vivent encore selon un mode d’agriculture ancestrale.

Nous pourrions croire que « dans le temps, on bougeait pas mal plus ». Pourtant, les chiffres ne vont pas dans cette direction lorsqu’il est question de dépense énergétique totale sur 24 h.

Le mode de vie chasseur-cueilleur donne une dépense énergétique totale quotidienne de 1877 kcal pour les femmes et 2649 kcal pour les hommes.

Le mode de vie associé à l’agriculture ancestrale donne une dépense énergétique quotidienne de 2469 kcal pour les femmes et 2855 kcal pour les hommes.

Notre mode de vie occidental quant à lui nous confère une dépense énergétique quotidienne de 2347 kcal pour les femmes et 3053 kcal pour les hommes.

Bien que nos ancêtres bougeaient plus, ils ne dépensaient pas nécessairement plus de calories au quotidien.

Théoriquement, nous dépensons plus de calories que nos ancêtres lointains et pas si lointains. De plus, si nous avions exactement cette même dépense énergétique, mais avec la disponibilité nutritionnelle des années 1960 (~2700 kcal de dépense moyenne hommes et femmes pour une disponibilité de ~2800 kcal), nous serions contraints d’adopter une politique très stricte contre le gaspillage et il est fort probable que le poids moyen serait plus bas. En prenant les valeurs de gaspillage d’aujourd’hui, nous consommerions ~2000 kcal par jour ce qui occasionnerait un déficit quotidien de ~300 kcal.

Nous devons quand même consommer plus que nos ancêtres afin de combler nos besoins, et ce pour plusieurs raisons. La première et probablement la plus importante : nous sommes beaucoup plus lourds (Poids moyen chasseurs-cueilleurs : 47,2 kg, poids moyen agriculteurs ancestraux : 51,4 kg, poids moyen occidentaux : 77,7 kg). Cette différence importante de gabarit engendre une importante différence de dépense énergétique au repos (près de 600 kcal pour les femmes et 300 kcal pour les hommes). Une adaptation à l’abondance énergétique se manifeste par une augmentation du gabarit, en partie au niveau de la masse maigre et surtout au niveau de la masse grasse. C’est une sorte de mécanisme de sécurité biologique qui vient diminuer progressivement l’écart entre la dépense énergétique et la disponibilité énergétique. Le métabolisme de repos augmente progressivement avec le gabarit entraînant une diminution potentiel du surplus d’énergie. Ce ralentissement de prise de poids pourrait, à court terme, prévenir une accumulation trop importante de masse grasse menaçant la survie immédiate de l’individu. Je vous réfère au film pour une illustration de l’impact débilitant que cela pourrait avoir.
Wall-E

Toutefois, ce mécanisme n’est pas sans conséquence à moyen et long terme, l’augmentation de la masse grasse étant associée à des risques importants de décès prématuré.

Mais, si nous dépensons de plus en plus de calories, pourquoi sommes-nous de plus en plus obèses ?

Nous bougeons moins que nos ancêtres, mais nous dépensons plus de calories à cause de notre métabolisme de repos plus élevé. Si nous observons la croissance de l’obésité chez les hommes et les femmes de 20-39 ans, nous sommes à même de constater une croissance annuelle de 2,9 % chez les hommes et 4,6 % chez les femmes entre 1970 et 2004. Cette croissance annuelle chute à 1,6 % chez les hommes et 0,8 % chez les femmes entre 2004 et 2015. Certes, il y a plus de gens obèses, mais la croissance de l’obésité ralentit. Notre mécanisme de contrôle du poids précédemment mentionné permet de ralentir, mais pas de complètement contrecarrer les effets d’une trop grande disponibilité nutritionnelle. Chaque kilogramme de poids gagné en masse grasse augmente le métabolisme de repos d’environ 4,5 kcal quotidiennement. L’augmentation de la masse maigre, plus précisément de la masse musculaire, permet une augmentation de l’ordre de 13-16 kcal quotidiennement. Ce mécanisme d’adaptation nous donne un sursis afin de pouvoir réajuste le tir, mais ne nous rend pas invulnérables à la prise de poids.

Pourquoi sommes-nous incapables de renverser la tendance et d’observer une décroissance du poids ?

La réponse est simple : l’ALENA.

Le président américain Donald Trump se trompe, ce ne sont pas tant les Américains qui sont perdants que nous les Canadiens. Pas économiquement, mais bien au niveau de notre tour de taille. En 1994-1995, nous observons une augmentation substantielle de la quantité de calories disponibles, au niveau des glucides et de façon un peu moins importante, au niveau des lipides. Je me suis alors intéressé à ce qui s’est passé en 1994 (je vous disais que j’allais y revenir à cette année)…

1er janvier 1994 :             Entrée en vigueur de l’ALENA

Qu’est-ce que ça change me direz-vous ? Peut-être rien, peut-être que l’ALENA n’a rien à voir dans tout cela (je ne suis pas allé fouiller les détails de l’entente pour être bien honnête). Toutefois, une des importations qui a connu la plus grande hausse (111 %) au Canada entre 1995 et 2002 n’est nulle autre que l’importation de boissons (boissons de toutes sortes, jus, cafés et autres). Il est facile d’imager l’augmentation de la disponibilité des glucides par des boissons gazeuses et des jus de fruits, mais il ne faut pas mettre de côté la consommation de café et thé qui a énormément gagné en popularité au Canada. En 2004 chez les 31 à 50 ans, la consommation moyenne quotidienne de café se chiffrait à 639 g pour les hommes et 586 g pour les femmes.

Qu’est-ce que ça représente ? Si nous faisons une moyenne de la valeur nutritionnelle pour des cafés au menu de Starbucks, la quantité de café consommée par les hommes et les femmes de 31 à 50 ans au Canada correspond à 291 kcal par jour, 38 g de glucides, 9 g de lipides et 8 g de protéines. La tendance ne semble pas ralentir, uniquement entre 2014 et 2015, la consommation de café a bondi de près de 10 %.

L’augmentation combinée de la disponibilité des glucides et des lipides totalise près de 300 kcal par jour per capita ce qui est considérable. Sans cette augmentation, il est possible de croire que l’obésité aurait pu connaître un recul entre 1994 et aujourd’hui.

Si Donald Trump souhaite renégocier l’ALENA et que cela diminue nos importations alimentaires, il est possible que cela joue positivement sur notre tour de taille. Bon, j’essaie peut-être de trouver du bon dans la présidence de M. Trump…

Donc, ce sont les glucides, plus particulièrement les boissons sucrées qui sont responsables de l’obésité ?

Pas forcément.

L’obésité avait un taux de croissance plus important entre 1970 et 2004 que de 2004 à 2013, l’augmentation de la consommation de boissons sucrées n’a fort probablement pas joué un rôle déterminant pendant toute cette période. Toutefois, on peut également constater une augmentation importante des importations de fruits et légumes ce qui contribue également à l’augmentation de la disponibilité des glucides sans pour autant être un facteur négatif.

La disponibilité des glucides est demeurée relativement stable entre 1961 et 1994, soit entre 371 g par jour et 403 g par jour. C’est une augmentation de ~30 g par jour (~120 kcal) comparativement à une augmentation de ~27 g par jour pour les lipides (240 kcal). La combinaison de ces deux augmentations jumelées à une hausse insuffisante de la dépense énergétique risque d’être davantage responsables de la progression de l’obésité durant ces années.

Différentes options s’offrent à nous, certaines en aval, d’autres en amont. Actuellement, nous optons pour des stratégies en aval qui misent sur une modification des comportements des individus qui composent la société. L’individu est responsable de ses apports énergétiques ainsi que de sa dépense. Mangez moins, bougez plus. Les succès semblent mitigés au niveau de la population, nous observons un ralentissement du rythme de progression du surpoids et de l’obésité, mais il demeure une progression. Bref, plus de gens sont quand même obèses. Suivent-ils les recommandations en matière d’activité physique et de nutrition ? C’est une question qui demeure sans réponse pour l’instant.

Nous commençons à entrevoir des interventions plus en amont qui cherchent à modifier la disponibilité nutritionnelle. C’est le cas avec les taxes à la consommation que l’on souhaite ajouter à certains produits (comme les boissons sucrées). Ces stratégies ne s’avèreront efficaces que si elles affectent réellement la disponibilité nutritionnelle. Sinon, elles ne feront qu’augmenter le coût associé à l’alimentation de la population. Pour être efficace, il faudrait presque interdire la distribution de certains aliments, mais ceci ouvrirait la porte à un état totalitaire qui ressemblerait étrangement à une dictature. Pas nécessairement intéressant.

Au risque de sonner cliché, je crois que la solution passe par une meilleure éducation en bas âge tant au niveau de la nutrition que de l’activité physique. Pour l’instant, nous semblons davantage vouloir imposer nos solutions (augmenter la quantité d’éducation physique à l’école, interdire certains aliments à l’école, etc.) que d’éduquer les jeunes à faire les choix pour eux en fonction de leur bagage de connaissances. Pourtant, nous avons aujourd’hui accumulé plus de connaissances en matière de nutrition et d’activité physique que toutes les générations précédentes. Pourquoi imposer au lieu d’éduquer ?

Je crois que c’est sur l’individu que repose le fardeau de faire des choix libres et éclairés lorsqu’il est question de sa santé. Le rôle de l’état devrait être de fournir des sources d’informations légitimes et accessibles à la population afin que chacun puisse faire les choix qui leur semblent les plus adéquats.

Références

  1. Rapports sur la politique de la nutrition. 2018  [cited 2018 23 juillet 2018]; Available from: https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/aliments-nutrition/saine-alimentation/rapports-politique-nutrition.html.
  2. Accord de libre-échange nord-américain. 2018 [cited 2018 23 juillet 2018]; Available from: https://fr.wikipedia.org/wiki/Accord_de_libre-%C3%A9change_nord-am%C3%A9ricain.
  3. Food in Canada. 2007 [cited 2018 23 juillet 2018]; Available from: https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/16-201-x/2009000/part-partie1-eng.htm.
  4. Energy available from the Canadian food supply, per person, per day, 1976 to 2007. 2007 [cited 2018 23 juillet 2018]; Available from: https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/16-201-x/2009000/ct057-eng.htm.
  5. OECD.Stat.  [cited 2018 23 juillet 2018]; Available from: https://stats.oecd.org/index.aspx?lang=fr.