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La grosse à vélo

À chaque semaine je la vois péniblement déambuler sur son vieux vélo qui a probablement survécu aux deux grandes guerres. Elle est vieille et grosse, son postérieur enveloppant presque entièrement la selle en cuir craquelé. Elle arpente une vieille rue de Montréal en provenance de chez elle vers un lieu inconnu. Inconnu parce que je ne l’ai jamais suivi assez longtemps pour savoir où elle allait. Toutefois, je l’ai suivi suffisamment longtemps pour observer les regards et commentaires des gens qu’elle croise sur son parcours. J’ai vu des jeunes assis à l’arrêt d’autobus se moquer de sa laideur, de ses affreux bourrelets qui dépassent de son vieux t-shirt ou encore de sa craque de fesses qui perce le jour au-dessus de son legging usé.

J’ai entendu des femmes, sortant de la voiture de leurs maris venus les déposer devant la pharmacie pour prendre je ne sais trop quelle prescription, se moquer de sa difficulté à faire avancer son vieux vélo le long du trottoir. La grosse à vélo, probablement trop pauvre pour se payer un ticket d’autobus, qui roule sous le soleil ou bien sous la pluie pour se rendre on ne sait trop où.

J’ai entendu des automobilistes lui hurler des insultes parce qu’elle en prenait trop large pour manœuvrer son vieux vélo. J’ai même vu un taxi la couper et lui faire presque perdre son équilibre déjà précaire.

Parmi tous ces gens, je n’en ai vu qu’une seule faire de l’activité physique. Faire de l’activité physique beau temps, mauvais temps. Faire de l’activité physique chaque jour. Faire de l’activité physique malgré les insultes et les moqueries. Faire plus d’activité physique que la majorité de la population canadienne.

J’ai osé arrêter la grosse à vélo pour lui poser quelques questions. La grosse à vélo s’appelle Marie. Elle ne travaille pas, elle n’a jamais eu d’emploi de sa vie et survie avec la misère du temps. Elle a commencé à faire du vélo à l’âge de 58 ans parce qu’elle devait se déplacer et qu’elle n’a jamais conduit de voiture de sa vie. Elle ne pouvait plus se faire conduire par Maurice, son mari des 40 dernières années, car ce dernier ne pouvait plus conduire. Maurice souffre de la maladie d’Alzheimer. Marie s’est occupée de son Maurice comme elle l’a fait toute sa vie, avec amour et dévouement. Un jour, lorsque Maurice ne faisait plus que jouer avec un petit bout de ficelle des heures durant, Marie a réalisé qu’elle n’arriverait plus à s’occuper de son mari. Maurice attend tranquillement de finir ses jours dans un CHSLD.

À chaque jour, hiver comme été, beau temps, mauvais temps, Marie enfourche le vieux vélo de Maurice pour aller le visiter et lui apporter des petits plats. À chaque jour, Marie a peur de tomber, de se faire frapper par une voiture ou bien de ne pas avoir la force de pédaler jusqu’au CHSLD. Pourtant, elle réussit quotidiennement à transporter un peu de bonheur et de réconfort sur le vieux vélo de son Maurice. À mes yeux, elle fait de l’activité physique sans jamais trouver d’excuses. Aux yeux des passants sédentaires, c’est la grosse à vélo. Aux yeux de Maurice, c’est la gentille dame qui lui amène des petits plats chaque jour.

Bouger, ce n’est pas seulement une question de poids ou de santé, c’est aussi une opportunité de livrer un peu de bonheur quotidiennement. Quelle est votre excuse?

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