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La spirale du mépris ou la terrible histoire du gluten

Récemment, j’ai commencé à ressentir une douleur au niveau du genou, principalement suite à mes petites sorties de course à pied. En discutant de mes douleurs à défaut de parler de la température, une personne m’a surpris en me posant la question à savoir si je mangeais du gluten. Oui, je mange du gluten et puis après? Voilà la cause de ma douleur au genou, assurément causée par une inflammation m’a-t-on répondu. Parce que le gluten, ça cause de l’inflammation.

J’ai donc décidé d’exclure le gluten de mon alimentation et quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’après 2 semaines de diète sans gluten, la douleur avait pratiquement disparue. Je suis désormais intolérant au gluten.

Enfin presque…

J’ai oublié de mentionner que j’avais arrêté la course pendant 2 semaines également. La diminution du volume d’entraînement, du niveau de stimulation et la période de récupération de 2 semaines peuvent également réduire considérablement l’inflammation. Cet exemple illustre avec quelle spontanéité certaines personnes peuvent parfois sauter à des conclusions un peu trop hâtives ou pire encore, des conclusions qui les arrangent un peu trop bien (la personne ayant diagnostiqué mon “intolérance au gluten” souhaitait également me vendre une nouvelle gamme de produits sans gluten).

Le gluten est à la mode, on observe une augmentation considérable du nombre d’individus qui adopte un régime alimentaire sans gluten et l’univers du sans gluten est désormais une industrie de plus de 1 milliard de dollars annuellement. Oubliez les adeptes du grano, on parle capitalisme avec un C majuscule. On soutient que le gluten cause des ataxies sévères, l’autisme, des troubles intestinaux, de l’inflammation ainsi qu’une quantité de maux divers. En réalité, le gluten peut causer une réponse auto-immune qui engendre une panoplie de complications. Du moins, c’est ce que l’industrie du sans gluten revendique haut et fort. Et lorsque l’on tente d’argumenter, les répliques sont sévères et souvent teintées d’un mépris profond. Si je prends quelques discussions que j’ai eues sur le sujet, ça commence par le gluten n’est pas nécessaire, le tout se poursuit par le gluten cause X ou Y problèmes et on enchaîne avec la classique théorie de la conspiration où la méchante industrie du gluten veut conquérir le monde et ceux qui consomment du gluten couchent avec le diable.

Cette spirale de mépris prend source dans des éléments scientifiques crédibles, mais se perd et se déforme rapidement dans un tourbillon d’émotions et de fanatisme. Le gluten ce n’est pas mauvais, c’est le mal incarné nous dit-on…

Que ce soitIsabelle Huot qui s’attaque à l’industrie antigluten ou bien Jacqueline Lagacéqui lui répond, le débat prend une tournure plus émotive que rationnelle. Qu’en est-il réellement?

Comme il s’agit d’un sujet qui ne me passionne pas énormément, il m’a fallu quelques lectures pour tenter de cerner la problématique. On retrouve 3 pathologies qui peuvent être associées de près ou de loin au gluten : la maladie de cœliaque, la sensibilité au gluten et l’allergie au blé.

La maladie de cœliaque est une réaction immunitaire déclenchée par le gluten, plus particulièrement certaines protéines nommées prolamines (prolamine du blé : gliadine, prolamine du seigle : secaline, prolamine de l’orge : horedine, prolamine de l’avoine : avenine). Deux conditions sont nécessaires pour le développement de la maladie de cœliaque : l’ingestion de gluten et une prédisposition génétique. Il en résulte une malabsorption de certains nutriments et des symptômes et conditions diverses comme une fatigabilité importante, des douleurs abdominales, des troubles gastro-intestinaux (diarrhée, stéatorrhée), de la dénutrition, de l’anémie, etc. On estime que la prévalence est de 0.5 à 1 % de la population générale qui démontre une prédisposition génétique. On soupçonne une tendance vers une augmentation de la prévalence aux cours des dernières décennies.

Le diagnostic de la sensibilité au gluten est un peu plus difficile, généralement on déduit que cette condition est présente lorsque les symptômes disparaissent avec le retrait du gluten de l’alimentation. Cependant, ces personnes ne présentent pas la prédisposition génétique de la maladie de cœliaque ou d’allergie au blé. Il est excessivement difficile d’établir une prévalence pour la sensibilité au gluten et d’effectuer un diagnostic clair autre qu’un diagnostic par exclusion.

L’allergie au blé est une réponse immunitaire causée par des protéines présentent dans le blé, la gliadine précédemment mentionnée. Cette réponse incommodante ne se manifeste que lors de l’ingestion des protéines de blé. On rapporte qu’environ 0.1 % des Occidentaux démontre une allergie au blé documentée.

Voilà un topo très sommaire de la classification des troubles associés au gluten. Chacun d’eux offre sa panoplie de manifestations et de complications pour la santé. Alors, devrait-on systématiquement bannir le gluten de notre société afin de régler tous ces problèmes?

Non, car il n’y a pas que des inconvénients au gluten. Les effets du gluten sur les mécanismes inflammatoires de l’humain ne sont pas chez tout le monde forcément mauvais. Je suis tombé sur quelques publications traitant de bienfaits de l’ingestion du gluten sur la récupération musculaire. L’ingestion de gluten en phase de récupération post entraînement semble atténuer les courbatures musculaires et ainsi potentiellement augmenter la capacité d’un individu à soutenir un volume d’entraînement plus important. Oubliez l’entraînement, pensez au dommage musculaire causé par un travail physique au quotidien et les bienfaits d’une meilleure récupération principalement sur les blessures d’usure.

Bien sûr, ça ne veut pas dire que le gluten ne cause pas de problème. Il s’agit d’une composante alimentaire qui peut engendrer des réponses immunitaires indésirables parfois sévères, tout comme d’autres aliments comme les fruits de mer, les noix, le lait, les œufs, etc. Cependant, il importe de bien comprendre la réponse de l’organisme face à l’ingestion de gluten avant de conclure à quelconque intolérance. Exclure totalement le gluten de l’alimentation est un fardeau très lourd et difficile à mener convenablement au quotidien (tout n’est pas que rose dans l’univers du sans gluten, on rapporte une prise de poids fréquente chez les individus qui adoptent un régime sans gluten). Pire encore, il s’agit désormais d’une industrie qui ne souhaite pas forcément aider les gens, mais également faire de l’argent, beaucoup d’argent (c’est le propre de l’industrie…). Nombreuses sont les cures de désintoxication au gluten qui engendrent des carences alimentaires sévères et des troubles de comportements alimentaires importants. Il est donc important de s’armer de prudence lorsque l’on parle de gluten et il est essentiel d’exclure tout discours fanatique prônant l’exclusion systématique du gluten pour tous. Il y a les choix personnels, les convictions et les croyances. Il y a aussi la capacité de chaque individu à faire un choix libre et éclairé. Libre et éclairé signifie que la décision est appuyée par des connaissances et non des croyances . Le gluten n’est pas l’antéchrist, c’est seulement de la bouffe que tout le monde ne tolère pas toujours.

Références

1.            Thompson T, Grace T. Gluten in cosmetics: is there a reason for concern? Journal of the Academy of Nutrition and Dietetics. Sep 2012;112(9):1316-1323.

2.            Rashtak S, Murray JA. Review article: coeliac disease, new approaches to therapy. Alimentary pharmacology & therapeutics. Apr 2012;35(7):768-781.

3.            Pietzak M. Celiac disease, wheat allergy, and gluten sensitivity: when gluten free is not a fad. JPEN. Journal of parenteral and enteral nutrition. Jan 2012;36(1 Suppl):68S-75S.

4.            Lindfors K, Lahdeaho ML, Kalliokoski S, et al. Future treatment strategies for celiac disease. Expert opinion on therapeutic targets. Jul 2012;16(7):665-675.

5.            Hirao T, Koikawa N, Aoki K, et al. Female distance runners show a different response to post-workout consumption of wheat gluten hydrolysate compared to their male counterparts. Experimental and therapeutic medicine. Apr 2012;3(4):641-644.

6.            Gaesser GA, Angadi SS. Gluten-free diet: imprudent dietary advice for the general population? Journal of the Academy of Nutrition and Dietetics. Sep 2012;112(9):1330-1333.

7.            Aziz I, Sanders DS. Emerging concepts: from coeliac disease to non-coeliac gluten sensitivity. The Proceedings of the Nutrition Society. Nov 2012;71(4):576-580.

8.            Aoki K, Kohmura Y, Suzuki Y, et al. Post-training consumption of wheat gluten hydrolysate suppresses the delayed onset of muscle injury in soccer players. Experimental and therapeutic medicine. Jun 2012;3(6):969-972.

9.            Gluten-free diets: vital or vogue? Lancet. Aug 25 2012;380(9843):704.

10.          Volta U, R DG. Gluten sensitivity: an emerging issue behind neurological impairment? The Lancet Neurology. 2010;9(3):264-272.

11.          Hadjivassiliou M, Sanders DS, Grunewald RA, Woodroofe N, Boscolo S, Aeschlimann D. Gluten sensitivity: from gut to brain. Lancet neurology. Mar 2010;9(3):318-330.

12.          Hadjivassiliou M, Williamson CA, Woodroofe N. The immunology of gluten sensitivity: beyond the gut. Trends in immunology. Nov 2004;25(11):578-582.

13.          Hadjivassiliou M, Grunewald RA, Chattopadhyay AK, et al. Clinical, radiological, neurophysiological, and neuropathological characteristics of gluten ataxia. Lancet. Nov 14 1998;352(9140):1582-1585.

 

 

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Il ne faut pas tuer les abeilles…même si elles font grossir

Récemment, la Harvard School of Health a publié sa version du Guide Alimentaire visant à informer la population américaine (et pourquoi pas canadienne) sur ce à quoi devrait ressembler notre alimentation quotidienne. Mais, attention au scandale!

Initialement, lorsque j’ai regardé le Healthy Eating Plate de Harvard, j’ai trouvé le tout simple, concis et rempli de bon sens. On y retrouve des recommandations classiques (que la population tarde encore à respecter) comme manger moins de produits raffinés ou transformés, plus de fruits et légumes, moins de viande rouge, plus de protéines de sources variées, etc. Après ce premier survol, je me suis dit que ce serait un outil à ajouter à ma collection. Ce n’est que quelques jours plus tard que j’ai été témoin d’un scandale en devenir. Harvard bannit le lait et les produits laitiers!

Quoi, ils ont déjà fait une mise à jour?

J’ai reçu quelques courriels, j’ai vu des informations sur le fil de presse de Twitter et Facebook qui soulignaient avec passion que Harvard reconnaissait que le lait et les produits laitiers étaient mauvais pour la santé. Qu’est-ce que j’ai manqué? Ahhhh! Le Healthy Eating Plate propose une réduction de la consommation de produits laitiers à 1-2 portions par jour…

Le Lobby Anti-Lait (ou LAL si vous aimez les acronymes) a sauté sur l’occasion pour clamer haut et fort qu’une des plus grandes instances en santé publique (moi qui pensais que Harvard était reconnu pour le côté business) reconnait publiquement que le lait est mauvais pour la santé et que, la pyramide nutritionnelle américaine est corrompue par le lobbying de l’industrie laitière et que le Canada n’est pas mieux. Ciel, vivement des élections!

En fait, ce n’est pas exactement ce que le Healthy Eating Plate et Harvard mentionnent. Premièrement, la quantité de portions de produits laitiers recommandées est similaire à ce qui est recommandé dans le Guide Alimentaire Canadien (~2 portions). Deuxièmement, l’argument principal et sans controverse de Harvard afin de réduire les apports en produits laitiers se situe au niveau des apports en lipides, plus particulièrement au niveau des gras saturés. L’autre argument, celui soulignant le lien entre certains cancers (prostate et ovaires) est plus difficile à soutenir et doit être présenté objectivement avec d’autres données. Par exemple, la consommation de produits laitiers est associée à une diminution des risques de cancer colorectal. Donc, l’affirmation principale devrait être de limiter les apports en gras saturés, que ce soit par une réduction des apports en produits laitiers ou autres.

Rien dans le rapport déposé par Harvard ne parle de bannir le lait ou les produits laitiers parce qu’ils sont mauvais pour la santé (outre le lien discutable pour les cancers, je vous invite à lire les références pour vous faire une idée). Pourtant, la nouvelle a été reprise selon cet angle. Personne ne parle de l’augmentation des apports en fruits et légumes, des produits céréaliers de blé entier (tiens, le Lobby Anti-Gluten ou LAG va être drôlement déçu). De plus, personne ne s’est insurgé à ce qu’une substance psychoactive pouvant causer la dépendance ne soit incluse dans l’assiette santé de Harvard (le café…).

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J’arrive difficilement à comprendre la hargne contre certains aliments alors que l’on tolère encore la cigarette malgré le fait que la communauté scientifique s’entende à l’unisson pour en condamner les méfaits sur la santé. Plus je regarde la situation, plus je suis en mesure de caricaturer les deux parties en présence. D’un côté, nous avons l’homme d’affaires (pourquoi toujours un homme d’ailleurs?), dans son complet bleu ou noir avec sa mallette (ou maintenant sa tablette), la mâchoire carrée, bien rasé et l’étincelle sur la canine droite. De l’autre, nous avons une femme (pourquoi toujours une femme?), en sandales et salopettes, des pâquerettes dans les cheveux, avec un léger maquillage bio et son sac de compost à la main. Les deux s’affrontent à grands coups d’études de cas, d’études scientifiques, de témoignages, etc. Malheureusement, je crains que la réalité échappe aux deux parties.

Lorsque quelqu’un me dit que l’arrêt de la consommation de produits laitiers a changé sa vie pour le mieux, je suis sincèrement content pour cette personne. Lorsque quelqu’un me dit que l’arrêt de la consommation de produits contenant du gluten a changé sa vie pour le mieux, je suis sincèrement content pour cette personne. Cependant, ça n’implique pas que les produits laitiers ou le gluten soient mauvais pour autant. Ce qui m’attriste, c’est que la bonne foi des gens ayant vécu ce genre d’expérience se transforme souvent en croisade hystérique contre ces produits. On cherche alors à imposer sa vision sans objectivité et surtout, on tente de priver la population d’un choix en imposant le sien. En réalité, les opposants aux produits laitiers font usage des mêmes stratégies que les partisans des produits laitiers et l’émotivité qui mène le débat fait en sorte que l’on perd de vue la réalité.

Ce n’est pas parce que quelqu’un est allergique aux abeilles que l’on doit tuer ces petits insectes. Car, si c’était le cas, il y aurait une perturbation irréparable de notre écosystème. Alors, on offre des alternatives aux personnes allergiques aux sympathiques petites bestioles en leur offrant des traitements et en leur soulignant l’importance d’éviter de se faire piquer. Il en va de même pour notre alimentation, avant de bannir, nous devons comprendre l’ensemble de notre écosystème nutritionnel et toutes ses ramifications.

Références

1.            Lampe, JW. Dairy products and cancer. J Am Coll Nutr 2011; 30(5 Suppl 1). 464S-70S.

2.            Aune, D, R Lau, DS Chan, et al. Dairy products and colorectal cancer risk: a systematic review and meta-analysis of cohort studies. Ann Oncol 2012; 23(1). 37-45.

3.            Huncharek, M, J Muscat, and B Kupelnick. Colorectal cancer risk and dietary intake of calcium, vitamin D, and dairy products: a meta-analysis of 26,335 cases from 60 observational studies. Nutr Cancer 2009; 61(1). 47-69.

4.            Huncharek, M, J Muscat, and B Kupelnick. Dairy products, dietary calcium and vitamin D intake as risk factors for prostate cancer: a meta-analysis of 26,769 cases from 45 observational studies. Nutr Cancer 2008; 60(4). 421-41.

5.            Matsumoto, M, S Ishikawa, Y Nakamura, K Kayaba, and E Kajii. Consumption of dairy products and cancer risks. J Epidemiol 2007; 17(2). 38-44.

6.            Koh, KA, HD Sesso, RS Paffenbarger, Jr., and IM Lee. Dairy products, calcium and prostate cancer risk. Br J Cancer 2006; 95(11). 1582-5.

7.            Al Sarakbi, W, M Salhab, and K Mokbel. Dairy products and breast cancer risk: a review of the literature. Int J Fertil Womens Med 2005; 50(6). 244-9.

8.            Genkinger, JM, DJ Hunter, D Spiegelman, et al. Dairy products and ovarian cancer: a pooled analysis of 12 cohort studies. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev 2006; 15(2). 364-72.

9.            Elwood, PC, JE Pickering, DI Givens, and JE Gallacher. The consumption of milk and dairy foods and the incidence of vascular disease and diabetes: an overview of the evidence. Lipids 2010; 45(10). 925-39.

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